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Entre Deux Images

8 novembre 2023 • ~3 min

Le couloir du Palais des Festivals était bondé. Entre deux projections, Sarah se frayait un chemin vers la sortie, son badge de professionnelle battant contre sa veste. La journée avait été intense : quatre films visionnés, trois rendez-vous clients, et cette fatigue particulière qui suit les marathons cinématographiques.

Elle s’arrêta net devant une vitrine d’exposition. Derrière la vitre, une vieille table de montage Steenbeck trônait, entourée de bobines et d’outils d’époque. Un panneau expliquait : “L’art du montage : de la pellicule au numérique”.

  • Nostalgique ? fit une voix derrière elle.

Sarah se retourna. Un homme âgé la regardait avec un sourire bienveillant. Cheveux blancs, regard pétillant, il portait un badge où elle put lire : “Pierre Moreau - Monteur”.

  • Un peu, avoua-t-elle. J’aurais aimé connaître cette époque.

  • Vous êtes monteuse ?

  • Sarah Dubois. Oui, depuis huit ans maintenant.

Pierre hocha la tête d’un air approbateur.

  • Moi, ça fait cinquante-deux ans. J’ai commencé sur des Steenbeck comme celle-ci.

Il désigna la machine d’un geste presque tendre.

  • On pouvait passer des nuits entières dessus. Le bruit du moteur, l’odeur de la pellicule, la sensation physique de la coupe… Il fallait vraiment “sentir” le rythme.

Sarah observa les outils exposés. Des colleuses, des bobines vides, des chutes de pellicule colorées.

  • Comment faisiez-vous pour les effets ? Les transitions ?

Pierre rit doucement.

  • Tout était fait à la main. Pour un fondu enchaîné, il fallait découper la pellicule en biais et la coller avec une précision millimétrique. Une seule erreur et c’était l’image rayée. Alors qu’aujourd’hui…

Il fit un geste vers l’écran de son téléphone.

  • Aujourd’hui, vous pouvez tout faire depuis ce petit bidule.

  • Vous regrettez ?

Pierre réfléchit un moment, regardant la Steenbeck avec tendresse.

  • Non. Les outils évoluent, mais l’essence reste la même. Raconter une histoire, créer de l’émotion, trouver le bon rythme… Ça, ça ne change pas.

Il se tourna vers elle.

  • Dites-moi, qu’est-ce qui vous passionne le plus dans le montage ?

Sarah chercha ses mots.

  • Cet instant où tout s’assemble. Quand vous avez passé des heures sur une séquence qui ne fonctionnait pas, et soudain, vous trouvez LA coupe qui révèle tout. L’émotion, le sens, la beauté… C’est magique.

Les yeux de Pierre s’illuminèrent.

  • Exactement ! Vous savez, j’ai monté plus de quatre-vingts films dans ma carrière. Des nanars oubliables, des chefs-d’œuvre primés, de tout… Mais ce sentiment dont vous parlez, je l’ai ressenti à chaque fois. Cette alchimie entre deux images qui créent quelque chose de plus grand que leur somme.

Une annonce dans les haut-parleurs rappela l’horaire de la prochaine projection. Pierre consulta sa montre.

  • Je dois y aller. Mais j’aimerais vous dire quelque chose, Sarah. Gardez cette passion intacte. Le métier va changer encore, les outils vont évoluer, l’intelligence artificielle va peut-être même nous assister… Mais tant qu’il y aura des histoires à raconter, il y aura besoin de regards humains pour les révéler.

Il sortit une carte de visite un peu froissée.

  • Si un jour vous voulez discuter du métier, n’hésitez pas. Les anciens comme moi, on a aussi des choses à apprendre des nouvelles générations.

Sarah prit la carte avec émotion.

  • Merci, Pierre. Et… continuez à venir aux festivals. Ça fait du bien de croiser des passionnés.

  • Oh, je ne raterai ça pour rien au monde. Tant qu’il y aura des films à voir et des monteurs à rencontrer, je serai là.

Il s’éloigna d’un pas alerte, disparaissant dans la foule. Sarah resta encore quelques instants devant la vitrine. La Steenbeck lui semblait moins étrangère maintenant. Elle imaginait Pierre, jeune homme, passant ses nuits à chercher la coupe parfaite sur cette machine.

Cinquante-deux ans de métier. Cinquante-deux ans à ciseler des émotions, à sculpter du temps, à révéler la magie entre les images.

En regagnant la salle de projection, Sarah souriait. Elle venait de comprendre qu’elle faisait partie d’une longue lignée d’artisans, tous unis par la même quête : transformer des images en émotions, des séquences en souvenirs, du temps en éternité.

Et peu importait l’outil, pourvu qu’il serve cette quête ancestrale : raconter des histoires qui touchent le cœur.

Iriszia

Monteuse cinéma

Création de récits visuels - rythme, émotion, clarté.

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